Centre d'Instruction des Fusiliers Commandos

C.I.F.C.



A l'époque de la conscription, tous les Appelés Fusiliers Commandos de l'Air effectuaient ce que l'on appel des sauts de motivation pendant les 2 mois d'instruction au C.I.F.C. (4 pour les futurs Sous Off PDL). Normalement, c'était 2 voir 4 saut, mais les contraintes météo ou de service faisait que parfois ce nombre était réduit jusqu'à 1 ou 2. Ensuite, suivant les affectations, certains allaient ensuite à l'ETAP passer leur Brevet Para, et d'autre en restaient la.
Voici le récit d'un 1er saut que m'a autorisé à transmettre un de ces appelé.
Voici donc le récit du 1er saut de "Bay"qui est assez représentatif  Wink

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Je saute de ce tabouret ridicule pour effectuer mon 237e roulé-boulé. Etait-ce un avant-droit ou un arrière-gauche ? Je n’en ai pas souvenance. Les autres du codo (c’est ainsi qu’on désigne les sections au CIFC (*) ) auquel j’appartiens font de même. Quand le dernier se relève, le sergent, un dur à cuire qui est notre instructeur parachutiste, pointe son index vers le ciel et hurle à la cantonade :

« La prochaine leçon se passera LA HAUT ! »

Il fait un temps pourri pendant cet hiver glacial aux confins de la Normandie. Le plafond de nuages est très bas, il y a du brouillard ; il n’est pas certain que nous pourrons sauter. Tous les matins, on nous réunit dans la salle de classe pour y attendre des nouvelles de la météo. Toujours la même chose : le plafond est trop bas, la visibilité insuffisante… Et on rentre passer la serpillière dans les chambrées.

Un jour, on nous annonce que c’est peut-être pour aujourd’hui. On part s’équiper et on arrive devant les avions. Les types du codo qui nous précède endossent leurs parachutes, montent dans le zinc… Et en ressortent aussitôt. Météo trop limite ! Aïe aïe aïe ! On les plaint. Tant d’émotions pour rien ! Mais au fond, on est un peu soulagés que ça soit remis à plus tard.

Enfin, le grand jour arrive ! La météo est acceptable. On décolle tout à l’heure !

En entrant dans l’avion, je retrouve un environnement familier. Je le connais par cœur ce bimoteur, le Nord atlas 2501. J’en ai même franchi la portière plusieurs fois vers l’extérieur. Sauf qu’alors, le sol, ou plutôt l’estrade, se trouvait 50 cm plus bas que le plancher de l’avion ! C’était pour répéter la chorégraphie qui précède le saut. Comme dans un cours de danse où, pour apprendre la rumba ou le mambo, l’élève pose ses pieds sur des traces de pas dessinées sur le parquet. Là c’est : pied gauche, pied droit, pied gauche, go ! Plus proche du rock and roll que de la valse lente !

L’avion est bizarre. C’est comme un œuf kinder avec des ailes où sont fixés deux tubes qui les relient au gouvernail. Ma hantise, complètement stupide je l’avoue, est de me manger la queue de l’appareil juste après le saut. J’aurais préféré un Transall, ou on sort par l’arrière, sans « obstacle ». Mais bon ! C’est pas moi qui choisis !

On s’installe sur les banquettes disposées sur des deux côtés, en tenant bêtement dans la main droite le mousqueton de la SOA (*) à laquelle sera bientôt suspendue notre vie.

Les hélices tournent, le bruit est fort. Le Nord atlas s’élance sur la piste ; et le boucan devient insupportable. Enfin on décolle !

Tiens ! Les portes sont ouvertes ? Je pensais qu’on ne les ouvrait qu’avant le largage. Il fait froid. C’est plein de courants d’air ici ! Mais le froid, on ne le sent pas ; on a autre chose en tête !

Je vois, au travers du hublot crasseux, le sol herbu s’éloigner progressivement, puis des champs, des routes, des maisons. C’est magique !

Issu d’un milieu plutôt modeste, je pensais que prendre l’avion était un privilège réservé aux PDGs et aux stars de cinéma. Et voilà ! J’y suis ! Je ne m’imaginais pas que c’était aussi bruyant. Dans les films on voit toujours les pilotes et les passagers discuter tranquillement. Dans ce coucou bringuebalant, il faudrait gueuler à l’oreille de son voisin pour lui faire entendre quelque chose. De toutes façons, on n’a rien à se dire !

Avant de recevoir mon affectation, je me voyais conducteur de char ou chasseur à pied en Allemagne, comme beaucoup de banlieusards de mon âge, et me voilà chez les codos, à 2 heures de train de ma banlieue ! Je suis fier et content d’avoir intégré cette unité dont j’ignorais tout, bien que ce soit dur. Mais bon, c’est les classes ! Après ça sera plus cool… (J’en étais encore à l’âge des illusions…)

En face de moi, le stick (*) qui va sauter par la porte gauche. Les visages sont blêmes sous les casques. Les grandes gueules, comme les timides, arborent de tristes mines. Le serre-pattes (*) , par contre, affiche un air hyper décontracté. Il est accoudé à la paroi, près de la portière, dans l’attitude d’un employé de bureau devant la machine à café. Remarquant que ses passagers font la gueule (il doit en avoir l’habitude !) il porte deux doigts aux commissures de ses lèvres et nous fait un sourire à 4,95. Comme pour nous dire : « Qu’est-ce qui se passe les gars ? Pourquoi êtes-vous si maussades ? Vous venez de recevoir un rappel d’impôts ? Votre nana vous a largué ? Mais souriez bon sang ! Un commando de l’air ça doit être joyeux ! ». C’est à un autre type de largage qu’on pense ! Certains esquissent un sourire mais on sent que le cœur n’y est pas vraiment.

Je me sens pris d’une étrange sympathie pour cet instructeur, qui n’était pourtant pas économe de coups de ranjo au postérieur quand nous effectuions mal les manœuvres, suspendus au portique de métal qui figurait le parachute à l’entraînement.

L’avion a pris de l’altitude, on se lève et on accroche le mousqueton de la sangle sur le filin d’acier qui court au long de la paroi ; comme à l’entraînement.

Le premier à sauter, c’est Martin (ou Oscar, ou Hector – je ne me rappelle plus son nom). Il ne manifeste aucune émotion en passant la portière. Il faut dire qu’il doit avoir plus de 2000 sauts à son actif ; et surtout que c’est un mannequin, une espèce de momie couverte de bandelettes dont la forme rappelle vaguement celle d’un corps humain. C’est pour évaluer le vent. Le moniteur suit d’un œil attentif les évolutions de notre ami dans l’atmosphère. Il semble satisfait. A tout à l’heure, Martin !

L’avion fait une boucle pour effectuer un deuxième passage sur la drop zone. On se colle les uns contre les autres, selon l’expression assez triviale mais très parlante qui décrit la position à adopter en pareille situation (éloignez les enfants !), et qui n’est pas celle du missionnaire : « bite à cul ».

Les hasards du tirage au sort ou l’ordre alphabétique m’ont évité la chance d’être « premier de porte ». Il paraît que c’est encore plus impressionnant quand on est le premier à se jeter dans le vide. Moi, je suis déjà assez impressionné comme ça !

Puis une lampe rouge s’allume sur la paroi qui nous sépare du cockpit. Et un avertisseur sonore, assez puissant pour qu’on le perçoive malgré le bruit des moteurs, retentit. L’angoisse est à son comble. C’est le moment où on a furieusement envie de lever la main en direction du serre-pattes et de lui dire : « Euh, M’sieur, j’ai bien réfléchi ; finalement j’y vais pas ! Ou si vous y tenez vraiment, on remet ça à la semaine prochaine. D’accord ? » Mais on sait bien que ce serait inutile. Et pas seulement à cause du boucan qui couvrirait notre voix !

Après, tout va très vite. Tous les yeux fixés sur la lampe la voient passer au vert. Ça y est ! Et que ça saute ! C’est le cas de le dire ! Le pistonné qui a obtenu l’honneur d’ouvrir la cérémonie s’avance jusqu’à la porte, et disparaît. Les deux suivants en font autant. C’est mon tour. Je ne pense à rien. Je jette le mousqueton vers l’avant. Je fais mes trois pas. Peut-être pas dans le bon sens, mais c’est le cadet de mes soucis. Je prends mon appui et…

D’abord, la sensation vertigineuse d’être aspiré dans un siphon aux dimensions cosmiques, ou une chasse d’eau divine (désolé, je ne trouve pas de meilleure métaphore). Et juste après, l’impression d’être violemment tiré vers le haut, comme si je devais réintégrer le zinc. Ou comme si Dieu vous tirait par le paletot. Mais ce n’est qu’une impression ; le paradis, le vrai, c’est pas pour aujourd’hui !

« Il s’est ouvert, Mama mia ! Merci mon Dieu ! Merci au plieur de ne pas avoir forcé sur le beaujolpif avant d’effectuer son travail. Merci sergent ! Merci au ministère de la défense pour consacrer suffisamment d’argent au matériel pour qu’on ait des produits de bonne qualité. Mon p’tit ventral, tu vas rester bien sagement plié dans ton sac ! »

On a beau savoir que les accidents sont rarissimes, cette ouverture est vécue comme un petit miracle.

Je vole, comme un oiseau. Je n’ai jamais été aussi loin du sol, même quand je suis monté sur la tour Eiffel. Je regarde à droite, à gauche. Des corolles blanches et vertes se sont épanouies autour de moi, soutenant des types qui sont dans le même état d’esprit.

Et quel silence ! Il y a bien le bruit de l’avion qui s’éloigne, mais par contraste avec le vacarme qui régnait dans l’habitacle, je me sens très au calme.

Bon, c’est pas tout ça. Au boulot ! D’abord, vérification de la coupole. Je lève la tête. Elle est là, toute belle, toute ronde, à quelques mètres au-dessus de moi. Je l’adore ! « Tiens ! Le mien est blanc ! » Ensuite, choisir un point de repère fixe au sol. Pas une vache, une vache ça bouge. Enfin, à mon avis ça ne bouge pas trop ; c’est ce que j’ai failli dire au sergent pendant l’instruction. J’ai trop tendance à ramener ma fraise, et j’ai bien fait de me taire… De toutes façons, il n’y a pas de vaches ici. Tiens ! Ce petit arbuste au bord du chemin, ça sera parfait. Donc le vent vient de par là. Je tire sur les deux sangles qui lui font face et ramène mes mains contre ma poitrine. Ça marche ! Ma vitesse horizontale diminue sensiblement. C’est beaucoup plus « doux » que sous le portique ; le parachute est maniable. Les dizaines de mètres cube d’air coincées sous la coupole la font réagir aux tractions comme la voile d’un bateau.

Je n’ai plus qu’à attendre et jouir de l’instant. « Super ! J’ai sauté en parachute. Même pas mort ! »

Je regarde en bas. La terre se rapproche. J’en suis maintenant peut-être à 30 m. Ne pas regarder ses pieds, fixer l’horizon. Je me fais violence pour ne pas observer le sol. Fléchir les jambes, préparer le roulé-boulé. Ça sera un avant gauche. Bon, ça sera… ce que ça sera !

Boum ! Dans les semelles. J’ai repris contact avec le plancher des vaches qui bougent. Je m’affale. Je me relève. Je ramène à moi l’immense voilure en tirant sur les suspentes du bas et j’en fais un baluchon informe que je serre contre ma poitrine. Je cours vers le camion. Les visages que je voyais tirer une gueule d’enterrement dans l’avion sont maintenant épanouis. « super ! », « magnifique !», « génial ! », on n’entend que ça. On attend le deuxième saut avec impatience.

Hélas ! Le temps est resté pourri sur la BA 105. Des quatre sauts promis, on en n’a fait qu’un seul. Malgré toutes mes demandes, je n’ai pu renouveler l’expérience quand j’ai été affecté sur base. Je me suis rattrapé plus tard.

Les types qui ont sauté 1000 fois et qui passent la portière d’un avion comme ils franchissent la porte de leur salle de bain ont tous connu de semblables émotions au cours de leur premier saut. Il y a dans la vie humaine des premières fois plus ou moins réussies. Mais celle que connaissent les paras est toujours une expérience inoubliable.

Je n’ai pas vraiment eu peur lors de ce premier saut. Je ne dis pas ça par forfanterie. J’étais en proie à une émotion qui transcende la peur. Presque aussi ému de prendre un avion que d’en sauter en marche. Mais…

A mon deuxième saut, accompli dans le civil quelques mois après ma libération, j’ai connu la trouille de ma vie !!!



Notes :

CIFC : Centre d’Instruction des Fusiliers Commandos.
SOA : Sangle d’Ouverture Automatique.
Serre-pattes : sergent.
Stick : ensemble de parachutistes qui sont accrochés au même câble.
Ranjo = rangers = chaussure des militaires en tenue de combat.