La création de l'Armée de l'Air

2014 - 80ème anniversaire


 

La difficile naissance de l'armée de l'air

Source: article du magazine Air Actualité de mars 2009

Le décret du 1er avril 1933, la loi du 2 juillet 1934, deux textes fondateurs d’une armée de l’air qui voit enfin son indépendance reconnue. Retour sur une naissance difficile.
Le 1er avril 1933, le décret qui officialise la création de l’armée de l’air est promulgué. Vingt-quatre années séparent cet acte fondateur de l’achat, en septembre 1909, des cinq premiers aéroplanes sont s’est alors dotée la direction du Génie. Deux décennies jalonnées d’espoirs et de difficultés, où les efforts incessants de deux ministres de l’air, Laurent-Eynac et Pierre Cot, s’avèrent impératifs pour que l’armée de l’air puisse voir le jour.
À son arrivée au ministère de l’air, le 31 janvier 1933, Pierre Cot est convaincu qu’à l’instar de la Grande-Bretagne, en 1918, et de l’Italie depuis 1927, la France doit se doter d’une armée de l’air. Il sait que Laurent-Eynac s’est battu en vain pour cette idée, ses services ayant déposé six projets de loi dès 1929, violemment rejetés par la Marine et par l’armée de terre.
À l’évidence, ces deux armées redoutent ll’apparition d’une nouvelle entité dans le système militaire, dont la présence se traduirait inévitablement par une diminution de leurs budgets respectifs. Plus encore, ils repoussent la doctrine que prônent les aviateurs, basée sur l’emploi en masse des unités sous le commandement unique d’un responsable aérien, la recherche de la supériorité aérienne, ainsi que la spécialisation des missions, chasse et bombardement. Le général italien Giulio Douhet se fait le défenseur de ces concepts dans son ouvrage « La maîtrise de l’air » où il insiste sur la primauté de l’aviation de bombardement, à vocation stratégique, chargée d’anéantir toutes les ressources de l’adversaire. Il rencontre un franc succès auprès des aviateurs français que ll’on qualifie alors de « douhétiens ». Nombre de responsables terrestres considèrent cette conception, dite d’une « aviation réservée », comme extrémiste. Ils demeurent attachés à une « aviation organique » où les unités aériennes sont dispersées au sein des corps d’armée et interviennent pour des missions de coopération : réglage d’artillerie, reconnaissance ou soutien de la bataille au sol.


Pierre Cot

Pierre Cot a clairement conscience que, face à une telle impasse intellectuelle, ses connaissances juridiques – il est agrégé de droit – et aéronautiques – il fut un temps membre de la Commission parlementaire de l’aéronautique – sont insuffisantes. Le général Victor Denain, grande figure de l’aéronautique, lui apporte sans tarder l’écoute et le soutien nécessaires pour accomplir la lourde tâche qui lui est confiée. Denain, fervent douhétien, parvient à convertir Pierre Cot à cette nouvelle approche en matière de Défense.

La compréhension profonde qui lie rapidement les deux hommes sur leur vision de la future armée de l’air se traduit par la nomination du général Denain, dès le 7 février, au poste de chef d’état-major général des forces aériennes. Leurs efforts conjugués vont porter rapidement leurs fruits.
Le premier écueil concernant le maintien des aviations de coopération, dans le cadre de la création d’une armée de l’air, avait été déjà levé avec la Marine, dès 1932.
Paul Painlevé, alors ministre de l’air, était parvenu à un accord avec son collègue George Leygues. Il se traduisait par la parution d’un décret, le 27 novembre, stipulant que la « Rue Royale » conserverait sous son autorité les formations de l’aviation embarquée, les formations de coopération navale non embarquées et les formations de l’aéronautique maritime autonomes.
Le dernier obstacle à la création de l’armée de l’air demeure donc au sein de l’armée de terre. La controverse s’avère des plus dures lors des séances du Haut Comité militaire, des 20 et 27 mars 1933, où Pierre Cot et le général Weygand, chef d’état-major général de l’armée de terre, exposent leurs divergences. Au ministre qui défend les principes douhétiens, le général Weygand oppose un discours maintes fois répété sur la simultanéité de la bataille terrestre et aérienne, par le biais de missions de coopération, sans qu’aucune entente soit possible.

Le maréchal Pétain, autorité incontestée, se voit confier la mission d’arbitrer ce conflit. Son expérience lors des combats de Verdun, où il a demandé le concours du commandant de Rose, père fondateur de la chasse, l’a conduit à une approche plus audacieuse sur le rôle de l’aviation que la plupart des autres responsables terrestres. Son ami le lieutenant-colonel Vauthier, vulgarisateur de Douhet, a su renouveler l’intérêt du maréchal pour l’aviation en lui faisant connaître les écrits du général italien. Il n’est dès lors guère étonnant que Pétain obtienne un compromis entre les deux parties, entériné par le décret du 1er avril, portant l’armée de l’air sur les fonts baptismaux. Ce texte stipule, dès son article premier, que « l’armée de l’air doit être capable de participer aux opérations aériennes, aux opérations combinées avec les armées de
terre et de mer, et à la défense aérienne du territoire. L’armée de l’air doit être organisée, iinstruite et entraînée dans ce triple but ». Ce texte satisfait tout autant Pierre Cot que le général Weygand, le premier voyant reconnus les principes douhétiens dans les termes d’« opérations aériennes », tandis que le second considère maintenue l’aviation organique, par le biais des « opérations combinées ». Toutefois, le différend doctrinal n’est pas réellement résolu et risque de peser lourdement sur le destin de la toute jeune armée de l’air, dont l’existence demeure purement formelle et à laquelle il faut donner corps.

Pierre Cot à la fête de l'aviation populaire de Vincennes.Ministre de l'air de janvier 1933 à février 1934, puis de juin 1936 à janvier 1938, il signe en 1933 le décret qui pour la première fois nomme l'armée de l'air. - Coll. SHD - Département de l'armée de l'Air.

Les litiges ne vont pas tarder à refaire surface avec le projet de statut organique de l’armée de l’air. Le texte, déposé pourtant par le ministère dès le 31 mars 1933, n’est proposé qu’après amendement au vote de la Chambre des députés, le 16 novembre, en raison de pressions multiples, tant au niveau du gouvernement que du Parlement. Il lui faut encore « faire la navette » vers le sénat pour être définitivement adopté par la loi du 2 juillet 1934, véritable charte fondatrice de l’armée de l’air le Parlement par la loi du 2 juillet 1934. Véritable charte de fondation de l’armée de l’air, cette loi donne forme à la nouvelle armée qui, en vertu du décret du 1er avril 1933, ne connaît à ce jour d’existence que
sur le papier.

L’organisation présentée dans la loi du juillet 1934 repose sur le principe de la division du territoire en cinq régions aériennes, commandées par un officier général dépendant directement du ministère de l’air. Les forces aériennes « réservées » sont, pour leur part, placées sous la responsabilité d’un officier général de l’armée de l’air, tandis que les forces aériennes « organiques », à la disposition de l’armée de terre, bien que commandées par un officier général de l’armée de l’air, demeurent placées sous la tutelle d’un officier général terrestre. Par ailleurs, en période d’hostilité, l’organisation est totalement bouleversée, les unités alors subordonnées aux régions aériennes, elles-mêmes réparties entre de nouveaux commandements qui n’existent pas en temps de paix. Une telle organisation rend donc impossible, pour le commandant en chef des forces aériennes, la conduite d’une manœuvre aérienne d’ensemble et témoigne de la difficulté des aviateurs à imposer leurs vues en matière doctrinale. Entretemps, Pierre Cot a laissé son portefeuille de ministre au général Denain, qui lui succède du 19 février 1934 au 24 janvier 1936. Ce dernier va devoir prolonger et achever l’oeuvre entreprise depuis le début de l’année 1933.
Il lutte pied à pied dans les couloirs du Parlement pour obtenir le vote de la loi du 2 juillet 1934, ainsi que de celle du 7 juillet permettant le lancement du plan I de rénovation et de réarmement des forces aériennes.

Désormais l’armée de l’air est définitivement séparée des structures de l’armée de terre et de la Marine. Son indépendance organique est assurée. Elle peut aussi former son personnel depuis la promulgation du décret du 3 juin 1933, créant l’École de l’air. Toutefois, ces apparentes réussites ne peuvent dissimuler l’inadaptation de l’organisation de l’armée de l’air au temps de guerre, résultant de la crispation des responsables terrestres sur « l’aviation organique ». Ce handicap va peser d’un poids terrible lors des combats de 1940, en dépit de tous les efforts héroïques entrepris par les aviateurs.



Promotion Georges Guynemer, 11 novembre 1936.La première promotion de l'École de l'air choisit pour parrain le « héros légendaire disparu en plein ciel de gloire ». - Coll. SHD - Département de l'armée de l'Air.